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Un virage à 180 degrés

10 février 2023
PHOTO JOSIE DESMARAIS, ARCHIVES LA PRESSE
« Pour aider quelqu’un à sortir de la rue, il faut mettre beaucoup de connaissances à contribution », écrit Maxime Pedneaud-Jobin.

La participation des villes à la lutte contre l’itinérance est relativement récente. Leur position traditionnelle était aussi simple que catégorique : l’itinérance est une responsabilité du gouvernement du Québec, qu’il s’en occupe. Et la porte se refermait. En 2008, il n’y a pas si longtemps, Québec n’avait même pas de données sur la contribution des villes dans ce domaine⁠1.

La semaine dernière, une douzaine de maires et de mairesses de villes de toutes tailles d’un peu partout au Québec ont affirmé formellement la volonté de leur ville de contribuer à lutter contre l’itinérance, de maximiser les ressources à leur disposition et d’échanger sur les meilleures pratiques dans le domaine, et ce, sous l’égide de l’Union des municipalités du Québec (UMQ). On m’a dit que c’était une première dans l’histoire municipale.

Le long débat sur l’engagement ou non des villes dans ce dossier serait donc clos.

Mais c’est un choix risqué.

Cet engagement formel envers l’itinérance est risqué d’abord pour des raisons fiscales. La taxe foncière, qui représente plus de 70 % des revenus des villes, est conçue pour offrir des services à la propriété : déneigement, entretien des routes, réseau d’eau, d’égouts, etc.

Chaque fois que les villes augmentent leur offre de services à la personne, ce qui est généralement une bonne chose, elles continuent à creuser leur tombe financièrement, ce qui est toujours une mauvaise chose.

Le dossier de l’itinérance s’ajoutera donc avec encore plus d’acuité à tous ceux qui rendent de plus en plus urgente une réforme de la fiscalité municipale.

Cet engagement envers l’itinérance est aussi risqué pour une question d’expertise.

Pour aider quelqu’un à sortir de la rue, il faut mettre beaucoup de connaissances à contribution, des connaissances en logement, en toxicomanie, en santé physique, en santé mentale, en travail de rue, en gestion de la criminalité, et j’en passe. De plus, cette expertise doit être mobilisée sur une très longue période. Même dans les grandes villes, la fonction publique municipale ne dispose que d’une très, très petite partie des connaissances nécessaires pour lutter contre l’itinérance. C’est pourquoi, depuis toujours, le gouvernement du Québec mène le dossier.

Alors pourquoi les villes s’en mêlent-elles ? Il y a trois raisons. De bonnes raisons.

La première est évidente : « En pareille matière [détruire la misère], tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli », disait Victor Hugo. Les villes peuvent agir, alors elles doivent agir.

La deuxième raison est moins métaphysique : les villes sont les mieux placées pour coordonner l’action de la myriade de partenaires concernés, car elles travaillent déjà avec eux au quotidien : différents services des CISSS (les centres intégrés de santé et de services sociaux), de multiples organismes communautaires, des services policiers et j’ajouterais les gouvernements provincial et fédéral (oui, grâce à son pouvoir de dépenser, ce dernier se mêle de tout).

Cet ancrage unique des villes dans les communautés pousse déjà le gouvernement québécois à s’appuyer sur elles dans plusieurs domaines, par exemple, pour mettre en œuvre une partie de ses politiques familiales (dès 2012, 687 municipalités avaient une politique familiale) et de ses politiques en immigration. Les villes peuvent agir et réagir plus vite que les autres gouvernements, la tendance à leur donner des responsabilités est donc lourde.

La troisième raison est politique. C’est Québec qui assume le leadership du dossier depuis des décennies et ça ne fonctionne pas. Pourquoi ? Parce qu’il faut un chef sur le terrain ayant à la fois accès à des ressources et de la légitimité politique. Les CISSS ont les unes, mais pas l’autre.

Quand des dizaines de partenaires agissent dans un dossier complexe, la présence active d’un chef rassembleur est nécessaire, sinon tout stagne à la première difficulté.

Quand un partenaire n’est pas à la table, le chef le convoque. Quand un partenaire manque à ses responsabilités, le chef le rabroue. Quand il manque des ressources, le chef en réclame. Quand le plan est prêt, le chef l’annonce. Quand le plan échoue, le chef en assume les conséquences. Plus que tous les autres, le chef veut que le plan réussisse.

Seul un maire a les ressources (il est à la tête d’une fonction publique et dispose d’un budget) et la légitimité (il représente les citoyens) pour jouer ce rôle de chef, donc pour mobiliser, rabrouer, réclamer, rendre des comptes. De toute façon, le citoyen sait déjà qui devrait être responsable : quand l’itinérance fait des vagues, c’est le téléphone du maire qui sonne.

C’est donc une excellente nouvelle que les villes veuillent assumer un plus grand leadership en matière d’itinérance. Ce sera positif pour les sans-abri et positif pour le Québec. Toutefois, nos chefs travailleront avec une main attachée dans le dos tant qu’une réforme de la fiscalité municipale ne leur donnera pas les moyens d’assumer pleinement cette nouvelle responsabilité et d’ainsi « faire leur devoir ».

1. Consultez le document de la Commission des affaires sociales : « Le phénomène de l’itinérance au Québec »